La pénurie alimentaire

Dès le premier jour du conflit, on constate à Aire-sur-la-Lys, une hausse des prix due à la rareté des produits pendant le conflit. Cette hausse des prix se traduit sur l’ensemble des biens : que ce soit des produits alimentaires ou des biens de consommation.

Dès le 6 août 1914, le veau gras passe de 0,90 franc le kilo à 1,10 franc le kilo, le porc gras subit, lui aussi, cette hausse il passe de 0,85 à 1 franc le kilo. Le lendemain, c’est le prix du beurre et des oeufs qui augmentent, le beurre passe de 1,1 à 1,35 franc les 500 grammes et les oeufs de 1,6 à 2,25 francs les 26.

Deux mois plus tard, les prix diminuent, le veau gras passe de 1,25 à 1,35 franc le kilo, le porc lui de 0,9 à 0,85, le beurre de 3,1 à 2,8 et les oeufs de 3,5 à 3,25. En 1915, les prix augmentent. En effet, le veau gras passe de 1,1 à 1,5 franc le kg, le porc de 1,05 à 1,15 franc le kg, les oeufs passent de 2,5 à 2,8 les 26 et le beurre de 2 à 2,15 les 500g.

Le 23 novembre 1916, la foire d’Aire est animée, on y vend les chevaux, dont le prix passe de 200 à 1300 francs, des vaches grasses de 1,1 franc à 1,2 franc le kg, les veaux se vendent de 2,35 franc à 2,45 franc.

Cette hausse s’accélère en 1917 et 1918. Dans le département du Pas-de-Calais, par exemple, le beurre passe de 4 à 12 francs et le poulet passe de 4 à 25 francs (une hausse considérable pour les habitants). On ne retrouve pas cette augmentation fulgurante à l’échelle de la ville d’Aire, même si les prix continuent de fluctuer.

A l’observation de ce graphique, on constate que la hausse des prix à Aire-sur-la-Lys, même si elle a été constante pendant la guerre, a connu deux inflexions majeures. La première augmentation sensible a lieu au printemps 1916 où, dans l’ensemble, les prix des différentes denrées vont être multipliés par deux. La deuxième augmentation majeure s’effectue à la fin de l’été 1918, où, à nouveau, les prix des produits de première nécessité, ici la viande de veau et de porc et le beurre, sont multipliés par deux. Selon les produits, les prix vont donc être multipliés par 4 ou 5, voire plus, sur toute la période de la guerre.

Sur le graphique concernant le département du Pas-de-Calais dans son ensemble, on constate également le même phénomène. Nous ne pouvons malheureusement pas mener notre analyse à son terme car nous ne disposons pas de tous les éléments permettant de le faire. Nos sources sont, en effet, lacunaires et nous ne disposons pas, par exemple, pour le département, des prix du veau gras et du porc gras au kg sur la période. Néanmoins, on peut observer que les prix s’envolent également aux alentours de 1916 avec, pour le poulet par exemple, une hausse de 625%. Cela peut s’expliquer de différentes manières.

 

Tout d’abord la pénurie naît de la baisse de la production et des achats anglais et devient alarmante en 1917. Ces achats anglais maintiennent les prix élevés et poussent l’administration à prendre des mesures pour aider la population française. En effet, les Anglais sont présents partout à Aire et achètent tous les produits alimentaires, même les plus chers, on constate donc que les prix restent élevés et que la population civile française ne parvient pas à trouver l’argent nécessaire pour se nourrir. Cela concerne surtout au début les produits de luxe (chocolat…), puis les produits de première nécessité (sel, bière, beurre, œufs…) et les biens de consommation (textile, cuir…). Cela s’explique par le conflit qui s’éternise et par le fait que les civils se privent pour permettre aux soldats au front d’avoir des rations suffisantes. Les bêtes de boucherie sont, le plus souvent, envoyées vers le front de l’est dès 1917, aggravant la pénurie.

Cela s’explique également par de mauvaises récoltes dues aux conditions météorologiques et au manque de temps et d’attention consacré aux exploitations agricoles, les femmes et les enfants ayant beaucoup à faire. Le Pas-de-Calais était autosuffisant en céréales au début du conflit, de 1914 à 1916. C’est à partir de la mauvaise récolte de 1917 que la pénurie s’installe de façon durable.

Un autre élément d’explication vient de la rupture des liens diplomatiques et la situation de conflit entraînant, de fait, l’arrêt des échanges commerciaux. Une grande partie des matières premières et des plantes fourragères est encore très largement importée.

A partir de mars 1916, les personnes ayant des informations sur les biens ennemis, doivent obligatoirement en faire la déclaration. Le 25 mars, un arrêté préfectoral réquisitionne le blé (30 francs les 100 kg). Le projet de loi visant à taxer le beurre et les oeufs est voté au Sénat. Pour encourager la culture du blé, la Chambre vote le projet qui accorde une prime de 3 francs sur 100 kg de blé récolté en 1917. A partir du 5 janvier 1917, la taxe sur les revenus des valeurs immobilières est fixée à 5 % au lieu de 4 %; les taxes sur les boissons, le tabac et les taxes postales sont surélevées; la consommation de gaz est réglementée, des modifications sont apportées sur la taxe des prix du sucre. Un arrêté préfectoral interdit la fabrication de pain de “luxe”, le pain ne peut être livré à la consommation que 12 heures après sa cuisson.

La pénurie qui se développe dans l’alimentation et sur divers articles du quotidien assez rapidement après le début de la guerre, va pousser le gouvernement à mettre en place un système de rationnement. Il s’agit de limiter la distribution et l’approvisionnement des ressources, des biens et des services, en en contrôlant les quantités de façon autoritaire, sur une période de temps généralement limitée.

En 1917, il y a la mise en place des tickets de rationnement. Ils sont répartis en 6 catégories qui correspondent à des parties différentes de la population. Le rationnement s’organise sur différents types de produit, prenons ici l’exemple du pain dont la carte de rationnement est mise en place dès décembre 1914 dans certaines parties de la zone occupée jusqu’en avril 1919. Il est ensuite étendu à l’ensemble du pays et à un grand nombre de denrées (farine, viande, lait, pétrole, sucre, etc.), et perdure après la guerre jusqu’en 1921 pour le sucre. La pêche et la chasse sont également contrôlées, voire interdites.

  • la catégorie E  concerne les enfants qui ont droit à 100g de pain par jour jusqu’à l’âge de 3 ans
  • la catégorie A concerne les adultes qui ont droit à 600g de pain par jour
  • la catégorie J concerne les jeunes qui ont droit à 300g de pain par jour jusqu’à 13 ans
  • la catégorie T concerne les travailleurs qui ont droit à 700g de pain par jour
  • la catégorie C concerne les cultivateurs qui ont droit à 500g de pain par jour
  • la catégorie V concerne les vieillards

En août 1917, la farine et le pain sont réquisitionnés et il est interdit de faire de la pâtisserie.

Restrictions imposées à la population civile

 

Nous voyons dans le document ci-dessous que les administrations vont réquisitionner le blé afin d’alimenter les minoteries et d’assurer le ravitaillement de la population civile.

Réquisition du blé par l’administration civile.

 

Un arrêté du 11 mai 1918 rationne par tickets semestriels en application jusqu’au début 1919. Même rationné, la qualité du pain baisse, les Airois en font souvent mention et sont réduits à manger du pain noir. Le pain était alors fait avec de la farine blutée à 90%, ce qui provoqua de sévères affections gastriques. La qualité du pain ne reviendra que progressivement après la guerre.

La pénurie est telle que le marché noir et le marché gris se développent.

En effet, le marché gris est l’établissement de filières directes entre producteurs et consommateurs. C’est un type de commerce qui se met souvent en place en temps de guerre dans les zones rurales, entre les consommateurs et les agriculteurs locaux. Ce fut évidemment le cas à Aire-sur-la-Lys. Les agriculteurs vendent alors à un prix supérieur à celui fixé par l’état, des marchandises qu’ils ont réussi à préserver des réquisitions. Il est également possible de s’approvisionner au marché noir. Il s’agit alors de filières illégales, de différents trafics. C’est un réseau de commerce clandestin qui se met en place à une échelle plus vaste, régionale voire nationale. Les produits y sont vendus très chers, sont passés par différents intermédiaires et viennent souvent de très loin.

Dans l’ensemble, la population continue néanmoins de s’approvisionner au marché, maintenu tout au long de la guerre, même quand il y a peu de vivres à vendre, et il y a très souvent foule. Il peut y avoir des conflits entre ménagères et commerçants. En général, l’ambiance est plutôt bonne, cela permet aux habitants de se retrouver, de partager les nouvelles du front, et bien sûr d’acheter de quoi manger. Les produits viennent, en général, des fermes aux alentours. Si les femmes et les enfants essayent de gérer l’exploitation, cela reste parfois difficile. Le général Joffre accorda alors 7 jours de permission annuelle aux agriculteurs des classes de 1892 et 1898.

Afin de résoudre, au moins en partie, la situation, l’administration annonce le 4 août 1914 des mesures prises contre les personnes qui exigeraient des prix abusifs pour les aliments de première nécessité. Mais cette mesure eut pour seuls effets de favoriser le marché noir et d’aggraver la pénurie.

«  Monsieur le Préfet,

Vous croyez peut-être que l’arrêté taxant le prix des denrées va être respecté ?

Vous vous trompez beaucoup. Tous les arrêtés de ce genre ne seront jamais appliqués, tant que les autorités anglaises n’obligeront pas leurs soldats et leurs officiers à ne pas acheter au-dessus du prix fixé par la taxe (…)

Les officiers arrivant cantonner dans un village ramassent les œufs, le beurre et les autres denrées pour faire des gâteaux, des pâtisseries, accomoder leurs grillades et il ne reste rien pour les civils. Leur générosité pour le paiement égale leur gourmandise. Et nous, pauvres civils, nous sommes obligés de nous humilier auprès des censiers pour obtenir, par faveur, des œufs, du beurre et pour l’obtenir, nous sommes obligés de nous laisser tondre et de payer les denrées bien au-dessus de la taxe (…). »

(Archives du Pas-de-Calais, lettre anonyme, avril 1918. Histoire du Pas-de-Calais)

On comprend par cette lettre que le problème des prix ne peut être résolu par l’instauration d’une simple taxe. Le problème ne pourrait être résolu que si les commerçants ne trouvaient plus de consommateurs prêts à acheter des denrées à des prix élevés. La cherté des produits est maintenue du fait de l’occupation anglaise. Les Anglais n’hésitent pas à acheter au-dessus des prix fixés et contribuent à l’enrichissement des « profiteurs de guerre ».  

Un contrôle des récoltes est régulièrement effectué. La situation devient néanmoins de plus en plus préoccupante durant l’hiver 1917-1918. Le charbon manque, le pain est durement rationné, les mineurs sont sous-alimentés, une absence de surveillance de l’eau entraîne une dégradation de l’état sanitaire (les maladies) qui provoque une surmortalité des enfants et des personnes âgées.

 

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